Serie III : Directeur Artistique_Brice DeloOse

Mis à jour : 5 juil. 2019

Notre troisième série des Behind The Scene est consacrée au métier de directeur artistique. Pour cette première interview, nous avons eu la chance de rencontrer Brice Deloose, 32 ans et le nouveau directeur artistique du Fuse à Bruxelles. Alors qu'il occupe ce poste depuis seulement trois mois, on a eu envie d'en savoir plus sur ce métier de l'ombre qui est pourtant si primordial dans le monde de la nuit.

Pour les personnes qui ne savent pas en quoi consiste le métier de directeur artistique, peux-tu nous expliquer quel est ton rôle au sein de l’équipe du Fuse ?

Principalement il s’agit du booking d’artistes, de donner la direction que prend le club d’un point de vue artistique et donc de choisir les artistes qui viennent performer au club. Mais cela comporte aussi des réflexions sur l’identité visuelle de l’établissement, sur les directions à prendre en particulier pour un établissement comme celui-ci qui, au bout de 25 ans, doit aussi se renouveler et être en ligne avec les tendances plus actuelles.

Peux tu nous en dire plus sur ton parcours ?


Je suis tombé dans la marmite quand j’étais petit. Je ne pense pas qu’il y ait un parcours type pour devenir directeur artistique. Il faut clairement avoir une passion pour la musique et de la curiosité. C’est vraiment la base d’avoir envie de découvrir des artistes, de chercher et de faire découvrir. C’est d'ailleurs quelque chose qui me frustre aujourd’hui ici, de moins pouvoir faire découvrir parce que si demain je fais un line-up de genres musicaux que je trouve terribles mais qui sont trop obscurs pour le public, personne ne va venir. Mon travail de D.A. consiste à trouver cet équilibre entre un nom connu et mettre à coté un artiste moins connu mais qui pourra surprendre. C’est un vrai challenge qui me plait beaucoup.

Après ce qui m’a amené à travailler ici est encore différent. J’ai une formation d’ingénieur du son et j’ai travaillé ici au Fuse il y a plusieurs années. Puis avec un ami, Renaud Van Hecken, on a monté un concept ici qui s’appelle Initiate et qu’on a lancé il y a 3 ans. Il s’agit de soirée deep techno où là on va justement moins chercher à remplir la salle et faire découvrir des choses qui nous tiennent vraiment à cœur. Ça fait maintenant 15 ans que je viens au Fuse, d’abord en tant que consommateur, puis ingénieur du son et ensuite on a lancé notre concept.

Illustration de © Amandine Levy et Emilie Campion

Grâce au Brussels Electronic Marathon – dont il est le fondateur, ndlr – je suis assez bien connecté avec la scène bruxelloise et de en fil en aiguille, les choses se sont faites naturellement. Je me sens ici comme à la maison. Au départ, Pierre, le DJ résident, faisait la direction artistique depuis 25 ans. Il le faisait très bien mais je pense qu’après 25 ans de bons et loyaux services, il était très content de jouer mais le travail de D.A. l’intéressait moins. Typiquement, l’explosion des prix et les exigences des artistes et des bookeurs commençaient à le souler. Et accessoirement, je pense que son regard est moins frais. Justement c’est aussi une question d’âge : quand t’as 20-25 ou 30-35 ans, les choses qui te parlent ne sont pas les mêmes. Et fatalement un club vit principalement d’un public composé de gens qui ont la vingtaine. A un moment donné, c’est important d’avoir un D.A. plus proche de ça pour un club. Pour une salle de concert c’est encore autre chose. C’est comme pour les grands DJ’s qui tournent tout le temps, au bout d’un moment, tu rentres dans une routine et le problème de la routine, c’est que tu n’innoves pas. Alors que le public évolue, il se rajeunit et il faut essayer de recadrer la direction artistique par rapport à ça. Pour moi, c’est le plus gros challenge.

Désormais avec les 25 ans du Fuse qui viennent de se terminer, cet été on va rester ouvert pour la première fois depuis des années. C’était une volonté de ma part car il y a beaucoup de festivals en Belgique. Mais pareil, les prix des festivals ont aussi commencé à exploser et je pense qu’il y a beaucoup de bruxellois qui n’ont pas forcément les moyens de se payer trois semaines de festival durant l’été et qui ont quand même envie de faire la fête.


Et inversement, les festivals apportent également un public qui peut avoir envie de rester plus longtemps et de profiter des clubs de la ville.


Le Fuse a toujours été un club abordable et qui ne fait aucune distinction sociale.

Alors bien sûr, il ne faut pas venir en chemise. Mais au moins les bruxellois pourront venir faire la fête tout l’été au Fuse. Et à partir de septembre, on aura vraiment la nouvelle direction artistique qui sera mise en place avec une programmation un peu différente. Il y aura des travaux durant l’été qui permettront de renouveler les lumières et toute une série de choses, dont même la façade, pour dire que justement, on vient d’avoir 25 ans et qu’il est temps de se renouveler. C’est marrant parce que je discutais avec un pote qui a 23 ans et qui dit que le Fuse est un établissement de vieux parce que le club existait avant qu’il soit né. Et donc nous comment se positionner face à des jeunes qui ont la vingtaine et qui ont envie de faire la fête pour qu’ils viennent au Fuse ?


Le milieu de la nuit prend beaucoup de temps et d’énergie. Comment fais-tu pour concilier ta vie personnelle et ta vie professionnelle ?

L’avantage du Fuse qui est une institution depuis 25 ans, c’est qu’il y a une excellente gestion de l’ensemble des projets avec un staff compétent avec des gens qui savent ce qu’ils doivent faire et une belle répartition des tâches. Typiquement durant une soirée, je n’ai à m’occuper de rien. Après, je ne dors pas beaucoup.

Je pense qu’une fois de plus, quand on aime, on ne compte pas. Peut-être quand j’aurai 50 ans, je me dirais « Il est temps pour moi d’arrêter ces conneries. » Mais mon mode de vie d’aujourd’hui me convient. Je ne me suis jamais vu travailler dans un bureau. C’est un choix personnel, je ne me verrais pas être dans un boulot où je pointe en sortant puis je reviens la semaine prochaine et je reprends exactement là où je m’étais arrêté. Je pourrais le faire car je m’occupe juste de programmer des artistes. Mais c’est pas dans ma nature et ce n’est pas comme ça que j’envisage mon travail. C’est aussi la spécificité d’être dans un lieu comme le Fuse où tu as justement cet héritage et tu te dis que tu as la chance de pouvoir rentrer dans une institution. J’ai envie de pouvoir apporter ma pierre à l’édifice et quelque part, m’approprier le lieu et d’essayer, non pas de juste continuer quelque chose qui existait, mais de le faire évoluer.


Quelle est la journée type d’un directeur artistique ?


Mon travail est du mardi au vendredi de 10h à 18h. Je suis derrière mon ordinateur toute la journée à répondre à 80 mails par jour et après j’écoute des artistes dont on me parle. Je vais regarder des profils Facebook, des profils Resident Advisor et Soundcloud. Je regarde quelques articles, je vois ce qu’il se fait ailleurs, essayer de capter la mouvance du moment. On a longtemps fonctionné comme ça et c’est pas un problème. Mais justement, je pense que ces dernières années on a trop été dans cette mouvance alors qu’au début du club, on était plutôt du côté « pionnier et innovateur ». Fatalement si tu regardes ce qu’il se fait ailleurs, tu ne peux plus être pionnier puisque ça a déjà été fait. Néanmoins c’est quand même important de voir ce qui marche, de discuter et d’aller à d’autres évènements. Ce n’est pas rare que je fasse un saut au C12 ou au Zodiak pour voir aussi quelle est la vibe. Faut sortir voir ce qu’il se passe pour se renouveler, il faut chercher et sentir les choses. Un bel exemple, et qui est aussi peut-être une marque d’humilité, est qu’il y a un mois et demi, on a fait une soirée avec Mall Grab. Pour être franc, j’en avais jamais entendu parlé et il était complètement passé hors de mon radar. Et c’est justement d’autres gens qui nous l’ont conseillé et effectivement, c’était un carton plein !


Est-ce qu’il y a un booking que tu rêverais de faire au Fuse ?


C’est difficile de restreindre cela à un seul artiste et c’est aussi très complexe. Il y a plein de choses que je voudrais pouvoir faire ici et que peut-être on va faire mais il faut voir comment ça prend auprès du public. Des labels comme Warp qui font des trucs exceptionnels mais je ne suis pas sûr qu’ici ça marcherait. [...] J’aime plein de sortes de musiques électroniques mais qui ne sont pas toujours uniquement dansantes et ça c’est un peu la limite qui est tendancieuse à franchir. On reste un club et les gens viennent ici pour danser et pas pour réfléchir. Ce sont des choses que j’ai envie d’expérimenter et qu’on pourra commencer à tester d’ici septembre en essayant d’autres choses. On aura toujours des soirées club mais peut-être avoir d’autres choses à côté. Toute une mouvance garage dont on entend jamais parler à Bruxelles et qui sont méga fat. Il y a pleins de choses que j’ai envie de faire mais par quoi commencer ? dans quel ordre faire les choses pour avancer sans prendre trop de risques ?

Une anecdote à nous confier pour finir cette interview ?

Récemment, et ça rejoint tout ce côté star system, le manager d’un artiste qu’on a programmé et qui avait fait un sold out du show en 3 jours, pour dire à quel point le public était chaud. Le manager vient me trouver au bureau en plein milieu de la soirée pour se plaindre que l’artiste a du traverser la foule pour arriver dans le DJ Booth et qu’on aurait dû trouver une solution pour avoir une entrée dérobée. Mais là tu te dis, tu viens jouer dans un club, pas dans une salle de concert, et les gens qui sont là, ils sont là pour toi en tant qu’artiste. C’est quoi ce côté snob de l’artiste qui ne veut pas se mêler à la foule ? Alors oui effectivement, ce n’est peut-être pas confortable quand tu as mille personnes serrées les unes contre les autres et de passer entre, mais d’un autre côté, moi personnellement j’en serai fier de me dire que tous ces gens-là sont venus pour moi. C’est peut-être justement une anecdote qui montre ce glissement chez certains artistes. Un mec comme Len Faki, jamais il ferait ça parce qu’il y a cette compréhension que le grand club est une consécration.

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