Série IV : Croupier_Anonyme

La nuit n'est pas uniquement réservée au monde de la fête. Dès que l'obscurité commence à pointer le bout de son nez, un réseau souterrain s'organise : celui des parties de jeu clandestines ou dites "privées". On a eu la chance de rencontrer un des croupiers qui participent à ces parties de jeu. Son nom restera anonyme. Entre joueurs de poker expérimentés ou accro du jeu, faîtes vos jeux, rien ne va plus !

Comment as-tu découvert le milieu du jeu ? J’étais joueur sur internet et j’organisais des petites parties de jeu chez moi mais sans aucun but lucratif, entre potes, et c’est de cette manière que j’ai appris le métier de croupier. Et ça m’arrive de temps en temps de jouer au casino.


Comment es-tu devenu croupier pour des parties privées ?

Parce-que j’ai entendu le salaire ! Après comment je suis arrivé dans ce réseau, c’est vraiment un mélange de tout. D’abord les joueurs que je connaissais via le jeu puis de croupiers que j’ai entendu et qui quittaient le casino pour travailler dans ces parties privées. Le but est de devenir le meilleur croupier de Belgique pour distribuer sur la plus grande table de poker et où le pourboire sera minimum de 100€. En fin de soirée, tu termines avec un très bon salaire dans la poche. Mais bien sûr, il n’existe qu’une ou deux places car elles sont très rares. Même à mon niveau, beaucoup voudraient ma place.


Pourquoi appelles-tu ça des parties « privées » plutôt que des parties « clandestines » ?

C’est le terme qu’on utilise dans le milieu. Quand je dois expliquer à quelqu’un ce que je fais pour gagner ma vie, je lui explique que je participe à des « parties clandestines ». Parce-que si je dis « parties privées » les gens ne comprennent pas. Entre nous, on parle de parties privées. Quand t’es joueur, tu vas jouer au casino ou sinon tu joues en parties privées. Je considère qu’il n’y a pas de termes péjoratifs à partir du moment où je suis en accord avec ce que je fais. On ne fait de mal à personne. J’ai aucun mal à employer le terme « parties clandestines » car j’estime que je ne fais rien de mal moralement parlant.


Quel est le profil des joueurs que tu rencontres lors de ces parties privées ?

Quand c’est montré à la télé, c’est toujours très cliché mais les stéréotypes ne viennent jamais de nulle part. On a une forte communauté asiatique qui est très joueuse. Pour la plupart, ils tiennent leurs petits restaurants et ils organisent des parties dans l’arrière de leurs restaurants. Il y a aussi une communauté maghrébine mais les parties privées touchent vraiment tous les milieux. Ça dépend à quel niveau tu te situes aussi. Le plus petit niveau, qui est plus ou moins le mien, il est possible de plus ou moins gagner sa vie en jouant. Après, plus tu montes en niveau, plus il y a de gros montants. Alors moi à mon niveau, ce sont plutôt des gens qui ont un petit commerce, des gens qui travaillent tout simplement et qui sont des passionnés du jeu. Ou il y a aussi des gens qui envie de devenir des joueurs professionnels. Ils vivent de ça et ils ont envie de se perfectionner. Souvent ce sont aussi des joueurs qui se sont faits interdits de casino. Je parle de petit niveau mais il y a déjà des sommes conséquentes qui sont jouées.

Quelles sont ces sommes ?

Une soirée classique pour un joueur moyen, on va dire 1000€. C’est une perte dite classique mais dans des parties privées de plus hauts niveaux, ça peut parfois dépasser ces montants. Ce sont déjà des sommes importantes. Tu n’es pas censé monter aussi haut. Tu dépasses déjà certaines limites car tu n’es pas censé jouer d’aussi grandes sommes.


Est-ce que ton ambition en tant que croupier est-elle d’atteindre ces grandes tables ?

Non je l’ai déjà fait. Et honnêtement les conditions de travail sont bien meilleures sur les petites tables que sur les grandes tables. A une plus petite table, celui qui gère le jeu, c’est le croupier. C’est lui qu’on va écouter pour savoir ce qu’il faut faire. Il a en quelque sorte ce rôle de leader dans le jeu. Alors que sur une grande table, t’es le sous-fifre des joueurs. C’est sur toi qu’on va se défouler si la main est mauvaise. C’est clairement lié aux montants des sommes jouées. Quand un joueur perd plusieurs dizaines de milliers d’euros et que la partie a duré toute la nuit, l’ambiance peut être particulièrement électrique.


Que se passe-t ’il si un joueur n’a pas les moyens de payer ?

Dans un premier temps, le joueur va demander un crédit. Après tu dois toujours un peu te renseigner sur lui pour savoir plus ou moins ce qu’il fait dans la vie, combien d’argent il touche par mois et combien théoriquement il serait en mesure de te payer. Ça ne sert à rien de prêter 10 000€ à un joueur alors qu’il ne gagne que 2 000€ par mois. Mais ce n’est pas à mon niveau. Aux niveaux au-dessus du mien, j’ai déjà entendu des joueurs fuir à l’étranger avec plus de 100 000€ de dette de jeu. Quelqu’un qui a une dette de 10 000€, il ne va pas quitter sa ville, ses amis et sa famille pour une dette de ce montant-là. Il va essayer de se débrouiller pour rembourser cette dette. C’est seulement à partir de montants tels que 50 000€, 100 000€ que là tu sais qu’il est foutu. Et foutu pour foutu, il se dit « je vais partir et je vais essayer de me refaire » et quand il revient c’est pour donner une partie de la somme à celui qui le lui a prêté. Après on ne donne pas crédit à tous les joueurs. Tu sais quel joueur peut payer ou non. Une voiture ne sera jamais misée en un coup comme dans les films. C’est quelqu’un qui va prendre crédit sur crédit. Et à un moment donné, il prend tellement de crédits que pour les rembourser, il va proposer sa voiture. Sur des grosses tables, ça peut arriver car on ne fait pas confiance à tous les joueurs. On sait qui est fiable ou non. Et si on sait que tel joueur est incapable de rembourser ses dettes, alors exceptionnellement on peut accepter en contrepartie sa voiture.

Est-ce qu’il y a un âge minimal pour jouer dans des parties privées ?

Non, il n’y a pas d’âge minimal. Très sincèrement, on en a jamais eu de mineurs car il faut quand même avoir de l’argent. Si il y en avait un, qu'il a l’argent et qu’il est mature, ce ne serait pas un problème. Nous, on ne se base pas sur des lois comme le fait un casino. T’as des types de 16 ans qui sont beaucoup plus matures que des joueurs de 21 ans. Ce n’est pas sur l’âge qu’on regarde. Cet âge qui est fixe est très aléatoire. Après on incite pas les jeunes à venir jouer. Mais si jamais un jour il y a un joueur de 17 ans super doué et qui avait déjà réussi à gagner une bonne somme d’argent en jouant sur le compte de poker de son grand-frère sur internet et qu’il nous dit « je suis prêt à jouer dans vos parties », il n’y a aucune raison qu’on le refuse.

Tu es toi-même joueur : n’es-tu pas tenté de vouloir aussi jouer lors de ces parties privées ?

La dernière fois que j’ai travaillé, j’avais envie de jouer car je voyais que la table était assez faible. Donc j’ai trouvé un autre croupier pour me remplacer de sorte à ce que je puisse jouer. Au final, au lieu de gagner de l’argent – puisque j’étais quand même censé travailler à la base – et bien j’en ai perdu. C’est sûr que tu as toujours au fond cette envie de jouer. A choisir, je préfère jouer que d’être croupier. Mais rationnellement, il vaut mieux gagner de l’argent plutôt que d’en perdre. Sur la soirée, au moment où on te donne une opportunité de travailler et donc de gagner assez bien ta vie, cette opportunité tu dois la prendre. Et aller jouer un autre jour où tu n’as rien à faire.


Est-ce que tu recommandes de garder un métier pour s’assurer une rentrée d’argent sûre ?

A partir du moment où tu as de l’argent sûr, tout miser sur le poker est très difficile. Il faut continuer avec une activité qui est autre que le poker. Après les vrais joueurs qui ont l’ambition de devenir professionnels, tous les soirs ils sont sur une table à jouer. Au casino, tu peux y aller plusieurs jours consécutifs et tu y verras souvent les mêmes joueurs. Mais ils n’ont plus de plaisir à y aller, comme quand toi tu vas au bureau. Pour eux, c’est leur boulot.


Comment parviens-tu à concilier ta vie personnelle et ce milieu des parties privées qui ont lieu la nuit ?

Il faut trouver quelqu’un qui accepte. Je ne mens à personne et j’en ai tout de suite parlé à ma partenaire. La personne sait que je suis joueur. Je lui explique quand j’ai trop joué et que j’ai dépassé certaines limites mais je sais qu’elle ne peut pas comprendre car elle ne joue pas. Je sais qu’il y aura un peu de jugement.


Est-ce que les parties privées se déroulent comme on peut l’imaginer ? Sexe, drogue et alcool ?

Contrairement à ce que l’on peut croire, c’est un milieu très sain. Il n’y a ni drogue ni alcool ni putes. C’est hyper mal vu de venir alcoolisé à une partie privée ou d’être sous substance. Même si certaines parties peuvent durer jusqu’à 25h de jeu, tu ne verras jamais ce cliché du joueur qui enchaine ligne sur ligne de coke. On considère le poker comme un sport. Le jeu est une drogue en soi et procure déjà suffisamment d’adrénaline.


Aurais-tu une anecdote à nous confier ?

J’ai entendu parler d’un braquage lors d’une partie privée. Des types cagoulés ont débarqué mais pour moi, ce sont des amateurs qui étaient de mèche avec un joueur. Ils ont juste eu la chance qu’un des joueurs avait une montre de luxe qui valait un certain montant. Sinon ils repartaient presque bredouilles car les sommes jouées sur la table n’étaient vraiment pas élevées.

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